L'arbre et la pirogue : origine et sens pour les expatriés
Réponse courte : « l'arbre et la pirogue » est une image venue du Vanuatu, dans le Pacifique Sud. Sur l'île de Tanna, on dit que l'homme est un arbre, enraciné dans ses lieux, et que le groupe est une pirogue, qui suit des routes et explore le monde. La version la plus citée en France conclut que « c'est avec l'arbre qu'on fabrique la pirogue ». Pour un expatrié, le message est clair : partir ne demande pas de couper ses racines, mais de les emporter.
En bref
- L'image de l'arbre et de la pirogue a été documentée à Tanna (Vanuatu) par le géographe Joël Bonnemaison, dans un ouvrage publié en 1986.
- La phrase « c'est avec l'arbre qu'on fabrique la pirogue » circule largement sous l'étiquette de « mythe mélanésien », souvent sans source.
- Beaucoup d'expatriés pensent devoir tout couper pour réussir leur nouvelle vie. Les recherches en psychologie de l'acculturation suggèrent l'inverse.
- Garder ses racines ne veut pas dire rester entre soi : c'est la combinaison des deux cultures qui aide le plus.
Partir vivre à l'étranger, est-ce trahir d'où l'on vient ? Beaucoup de Français se posent la question avant de partir, sans toujours la formuler. Certains répondent en coupant tout : plus de nouvelles de la famille pendant des mois, plus un mot de français, plus aucun lien avec « l'ancienne vie ». Et une fois sur place, une partie d'entre eux se sent flotter, sans direction. Une image venue du Vanuatu dit ce phénomène mieux que de longs discours.
D'où vient l'expression « l'arbre et la pirogue » ?
Elle vient de l'archipel du Vanuatu, en Mélanésie. Le géographe français Joël Bonnemaison, qui a longuement étudié l'île de Tanna, en a fait le titre de son grand ouvrage, L'arbre et la pirogue, publié en 1986 par l'ORSTOM (aujourd'hui l'Institut de recherche pour le développement). Il y rapporte une image utilisée à Tanna : l'homme est comme un arbre, qui doit prendre racine et rester attaché à ses lieux, tandis que le groupe local est comme une pirogue, qui suit des routes et explore le vaste monde. Pour la société traditionnelle de l'île, les deux ne s'opposent pas : on peut être ancré et voyager à la fois (source : IRD, texte de Joël Bonnemaison).
Depuis, une version plus courte circule sur internet, présentée comme un « mythe mélanésien » : tout homme serait tiraillé entre le besoin de la pirogue (le voyage) et celui de l'arbre (l'enracinement), jusqu'au jour où il comprend que c'est avec l'arbre qu'on fabrique la pirogue. Cette formulation est rarement sourcée. Elle s'inspire clairement de l'image de Tanna, mais sa forme actuelle semble être une adaptation moderne plutôt qu'une citation traditionnelle. Le récit ci-dessous est lui aussi une adaptation, écrite pour les expatriés.
La fable de l'arbre et de la pirogue, racontée aux expatriés
Il y avait un homme, et il avait un arbre. Un jour, le large l'appela. Il ne savait pas trop pourquoi, mais quelque chose, ailleurs, lui faisait signe, et ce signe ne le lâchait plus.
Il regarda son arbre et ses racines. L'arbre lui avait tout donné, et pourtant, ce jour-là, il lui parut lourd. Puis il vit la pirogue posée au bord de l'eau, légère, prête à partir. Il se dit qu'il fallait choisir : l'arbre ou la pirogue, rester celui qu'il était ou devenir un autre.
Il monta dans la pirogue et coupa tout. Il pensait s'envoler. Il dériva. Loin de son arbre, il flottait sans direction, et même sous le plus beau des soleils, il se sentait perdu.
C'est là qu'il comprit que l'arbre ne le retenait pas : il l'attendait. Tout ce qu'il avait reçu n'était pas un poids, c'était une matière. Il revint vers son arbre et, avec son bois, il tailla sa propre pirogue. Quand il reprit la mer, il emportait les siens, leur langue, leur mémoire. Et en abordant l'autre rive, il ne devint pas un autre : il devint plus vaste. L'arbre et la pirogue n'avaient jamais été ennemis. C'était le même bois.
Pourquoi couper toutes ses racines fragilise une expatriation ?
La fable rejoint un résultat bien établi en psychologie. Le chercheur John Berry, spécialiste de l'acculturation, distingue quatre façons de vivre dans une nouvelle culture :
- l'intégration : garder sa culture d'origine tout en adoptant celle du pays d'accueil
- l'assimilation : abandonner sa culture d'origine pour adopter entièrement la nouvelle
- la séparation : garder sa culture d'origine en restant à l'écart de la nouvelle
- la marginalisation : perdre le lien avec l'une comme avec l'autre
La marginalisation ressemble beaucoup à l'homme de la fable qui dérive, coupé de son arbre sans être arrivé nulle part. À l'inverse, les travaux sur le sujet associent généralement l'intégration, c'est-à-dire la combinaison des deux cultures, à une meilleure adaptation. Une méta-analyse publiée en 2013 par Angela-MinhTu Nguyen et Verónica Benet-Martínez, qui compile plusieurs dizaines d'études, a ainsi relevé un lien positif entre le fait d'être à l'aise dans deux cultures et le bien-être psychologique comme l'adaptation sociale.
Autrement dit, il ne s'agit pas de choisir entre l'arbre et la pirogue. Il s'agit de construire la seconde avec le premier.
Concrètement, que représente « l'arbre » pour un expatrié ?
L'arbre, ce sont les ressources que vous emportez sans les mettre dans la valise. Et elles s'entretiennent :
- Vos liens : un appel fixe chaque semaine avec un parent ou un ami, plutôt que des nouvelles au hasard. Nos conseils pour s'intégrer à l'étranger parlent justement d'un « triangle d'appui » qui combine une personne de votre pays d'origine, une du pays d'accueil et une qui a déjà vécu plusieurs expatriations.
- Votre langue : si vous avez des enfants, la transmission du français se décide tôt, et elle demande un effort régulier, notamment dans un pays où l'école se fait dans une autre langue.
- Vos savoir-faire : un métier, une cuisine, une façon d'organiser la maison. Ce qui vous paraissait banal en France devient souvent une ressource, parfois un revenu, à l'étranger.
- Vos valeurs : elles vous aident à trier ce que vous adoptez du pays d'accueil et ce que vous gardez de votre culture d'origine.
Garder l'arbre ne veut pas dire rester entre Français. Une personne qui ne fréquente que des compatriotes et ne parle jamais la langue locale est dans la séparation, pas dans l'intégration. La pirogue doit quand même quitter le rivage.
L'arbre, la pirogue et les 5 étapes de l'expatriation
La fable suit presque exactement notre modèle des 5R. L'appel du large, c'est la phase Rêver. Monter dans la pirogue, c'est Risquer. La dérive, loin de l'arbre, correspond à Résister, cette période où tout paraît plus dur que prévu. Revenir à son bois pour tailler sa propre pirogue, c'est Réapprendre. Et aborder l'autre rive en étant « plus vaste », c'est Réussir. Pour le détail de chaque phase, lisez notre article sur les 5 étapes de l'expatriation.
La fable pose aussi une question que nous avons traitée ailleurs : partez-vous pour fuir quelque chose ou pour construire un projet ? Celui qui coupe tout en partant cherche souvent à laisser un problème derrière lui. Notre article Fuir ou se reconstruire aide à faire la différence. Et l'arbre vous attend aussi au retour : ceux qui ont gardé le lien vivent souvent mieux le choc culturel inversé.
Ce qu'il faut retenir
Partir ne trahit pas d'où l'on vient, à condition de ne pas scier l'arbre en montant dans la pirogue. Votre langue, vos liens, vos savoir-faire et vos valeurs ne vous retiennent pas : ils sont le bois dans lequel vous taillez votre nouvelle vie. Et c'est en les combinant avec ce que vous apporte le pays d'accueil que l'expatriation tient dans la durée.
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